Réouverture de l'Accueil Bonneau le 15 octobre 1998: 20 ans plus tard

Commémoration d'une mobilisation hors du commun pour se reconstruire

Un rappel des événements de mobilisation

  • Le 9 juin 1998, la façade de l'Accueil Bonneau est soufflée par une fuite de gaz, avant que les employés et bénévoles ne puissent sortir. 3 personnes sont tuées, alors que 24 sont blessées. Un point de presse est tenu pour faire le point sur la situation et appeler à la solidarité de la communauté. Le premier ministre Lucien Bouchard téléphone pour promettre toute l'aide nécessaire, puis vient sur les lieux en fin de journée, tout comme Mgr Turcotte.

  • Le 10 juin 1998, une rencontre avec le sous-ministre de la Sécurité publique, M. Charles Côté, représentant du premier ministre, permet des interventions rapides, cela à tous les niveaux.

  • Le 11 juin 1998, soit 70 heures seulement après le triste événement, un Accueil Bonneau temporaire de 9000 pieds carrés est érigé au rez-de-chaussée du Marché Bonsecours et sert 700 repas. La même journée, les Prêtres de Saint-Sulpice, propriétaires de l’édifice, accordent l’autorisation de reconstruire l’Accueil Bonneau.

  • Le 12 juin 1998, un service funéraire à la Basilique Notre-Dame est présidé par l'archevêque de Montréal, le cardinal Jean-Claude Turcotte, pour souligner la générosité et l'engagement des trois femmes décédées dans l'incident. Des personnalités politiques de l'époque, dont la ministre fédérale, Lucienne Robillard, le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, le maire de Montréal, Pierre Bourque, de même que des représentants du gouvernement du Québec, assistent à la cérémonie.

  • À la mi-juin 1998, les dons reçus pour la reconstruction totalisaient déjà plus de 150 000 $.

  • Au début août 1998, les travaux de reconstruction débutent.

  • Le 15 octobre 1998, soit 4 mois post-explosion et 10 semaines après le début des travaux de reconstruction, un Accueil Bonneau plus spacieux et mieux équipé est rouvert. La cuisine reste à terminer, alors St-Hubert offre le premier repas aux gars.

  • Le 16 octobre 1998, les résultats de la miraculeuse solidarité ayant permis la reconstruction sont dévoilés : des dons totaux de 3.5 millions $, dont 1 million $ remis par la fondation J.A. de Sève, 1 autre million $ atteint par les dons de particuliers, 600 000 $ remis par le secteur corporatif, et le reste par les communautés religieuses et les gouvernements (50 000 $ Ottawa et 50 000 $ Québec).


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«Un bruit sourd...

s’est fait entendre, suivi d’une totale obscurité. J’ai pensé : mon Dieu, qu’allons-nous devenir? J’entends des voix, des pleurs, la poussière tombe…», Sœur Nicole Fournier.

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«Laissez-moi partir»

Sœur Claire a été localisée entre le deuxième et troisième étage, encore vivante. Un secouriste l'a transportée dans ses bras jusqu'à l’ambulance. Il y a eu échange de mots, Sœur Claire aurait dit à l’homme: «Laissez-moi partir», elle voulait qu’il donne ses énergies à d’autres personnes…

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Michel Bélair, bénévole
et employé:

« Malgré ma peur, je suis retourné à l’intérieur pour aider à évacuer des blessés, j’ai aidé à sortir sept à huit personnes, j’étais épuisé….je me sentais pareil à un miraculé. J’ai senti que dans cette famille de l’Accueil Bonneau, on ne faisait plus qu’un. Les gens étaient entraînés dans une solidarité, quelque chose qui venait du cœur pour aider son prochain.»

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«On s’est aperçu que la grande famille de Bonneau était plus que présente et que tous ont accepté de se relever les manches pour rebâtir ce qui était déjà merveilleux, et ce, peut-être par un grand geste de solidarité pour les personnes décédées. Je dirais encore plus fort que ça, je crois que nous nous sommes laissés guider par Marie, Claire et Céline. Nous nous sommes laissés nourrir par l’amour qu’elles avaient pour l’Accueil Bonneau, mais particulièrement pour les gens qui le fréquentent. J'espère que ces événements auront rapproché les gens et envoyé un message d’amour, de paix et de partage», Claude Jodoin, directeur de l’équipe d'intervenants.

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«Qu'est-ce qu'on peut faire pour aider?

Les gens appelaient la circonscription pour prêter main forte, c'était un élan de solidarité incroyable. Je n'aurais pas accepté qu'on ne reconstruise pas l'Accueil Bonneau, c'était trop important! La minute que j'ai su, je me suis rendu le plus rapidement possible. La SQ m'a escorté de Québec et nous avons roulé tellement vite que l'antenne radio a décollée!», André Boulerice, alors député de circonscription.

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«Le travail de l'Accueil Bonneau est remarquable et permet de remettre ses gars sur la route de l'autonomie. Grâce à la solidarité hors du commun dont ont fait preuve les citoyens, les secteurs public et privé, l'organisme peut poursuivre ses activités si importantes pour la cohésion sociale à Montréal», Lucien Bouchard, ancien premier ministre du Québec, en poste au moment de l'explosion.

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L’espace « temps »
avait disparu.

«Dans l’espace de deux minutes, je me suis trouvé face à une image apocalyptique. C’est comme si j’étais transporté dans un état second. J’avais l’impression de voir un film de cataclysme, un « remake » du bombardement de Beyrouth. L’émotion était trop grande, on ne savait plus quoi faire: pleurer, consoler ou se faire consoler. L’espace « temps » avait disparu. Sous l’effet de l’adrénaline, le lendemain, j’ai repris le chemin de Bonneau sans savoir ce qui nous attendait. De façon naturelle, tout le monde s’est mis à la tâche avec une belle organisation: la renaissance de l’Accueil Bonneau», Pierre Dubuc, intervenant psychosocial.

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Claudette Aubert, bénévole

«C’était encourageant de savoir que de l’aide venait de partout. Je me suis dit que nous allions nous en sortir. Je savais que cela serait difficile, mais avec de l’aide et la foi, nous réussirions à reconstruire ce que nous avions perdu.»


Ce jour-là, le 9 juin 1998 | récit de Sr Nicole Fournier, alors directrice générale

Ce jour-là, j'avais passé la matinée à la Maison de Mère d'Youville et je suis rentrée pour dîner. Quand je suis à la porte de l'Accueil vers 11h45, ce 9 juin 1998, un homme, Mario Marion, est entré en même temps que moi en parlant d'évacuation. Je me suis rappelé que Gaz Métro devait changer notre entrée de gaz sur la rue Bonneau. Je perçois l'odeur du gaz.

Mon réflexe est de demander si un appel à l'aide a été fait, car j'ai dans la tête un épisode du verglas.

1998, c'est l'année du verglas. En janvier, la Ville de Montréal, en déglaçant le trottoir de la rue Bonneau, avait arraché l’entrée de gaz. J'étais au 2e étage quand j'ai perçu l'odeur.

J'ai fait 911 et on m'a dit: «Madame, l'alerte a été donnée. Les pompiers sont en route».

Le ton de l'interlocuteur me disait de me calmer les nerfs… Les pompiers sont effectivement arrivés et l'évacuation s'est faite rapidement. Une heure plus tard, tout était revenu à la normale.

Alors, en rentrant, j'ai demandé: «Avez-vous appelé?»

«Oui», m'a-t-on répondu, donc les pompiers s'en viennent.

C'est l'heure du dîner pour le personnel, employés et bénévoles. Tout le monde s'affaire et Mario Marion est parti…

Étant donné que les pompiers n'arrivaient pas, j'ai fini par faire le tour de la salle à manger en disant qu'il fallait sortir. Comme on s'acheminait vers la sortie, un boum sourd s'est fait entendre et nous étions dans l'obscurité.

Une prière m’est venue à l’esprit «Mon Dieu, qu’allons-nous devenir?»

La poussière est tombée et l’on pouvait voir qu’il n’y avait plus de fenêtres dans la façade et qu’il était possible de passer par là pour sortir. Déjà, un employé collait des tables le long de ce mur pour faciliter la sortie.

J’ai vu Armand dont la jambe était coincée dans une fracture du plancher. J’ai tenté de l’extirper, j’ai renoncé vu que je n’y arrivais pas et je suis sortie par la fenêtre pour chercher de l’aide. Les pompiers arrivaient et M. le Maire, Pierre Bourque, aussi. Une femme pompière m’a demandé s’il y avait une autre entrée.

«Oui, par la cour, rue Saint-Paul».

J’y ai accompagné deux ou trois pompiers en contournant la chapelle de Bonsecours pour entrer par la cour arrière de notre maison. La porte donnant sur le 2e étage a alors été défoncée et on est entré. Cette partie de la maison était solide, mais en avançant dans le couloir central, on arrivait à la fracture. J’ai reculé et j’ai attendu près de mon bureau. Ils vont trouver Marie Lavallée que j’ai vue inconsciente sur une civière.

J’ai dit : «C’est Marie Lavallée», quand ils sont passés devant moi.

Je suis sortie pour retourner sur la rue de La Commune en me disant que je n’étais pas utile à cet endroit. Est-ce que j’aurais vu sœur Claire Ménard si j’étais restée plus longtemps à cet endroit? Aurais-je pu lui parler? Les pompiers font 2 rencontres. Ils vont trouver dans ces décombres sœur Rita Côté qui n’était pas blessée. Elle s’est tenue en équilibre sur la ligne de fracture. Les pompiers sentaient qu’il y avait quelqu’un et l’interpellaient. Elle répond en tendant, à travers les débris, sa main qui tient encore un verre ou une tasse… Par la suite, ils trouveront le corps Sœur Claire Ménard.

Beaucoup de monde s’activait sur la rue de La Commune, aidant, cherchant… les pompiers, la police, les ambulanciers, des gens à la recherche d’une personne et les caméras.

Je rencontre M. André Boulerice, notre député provincial, qui est venu de Québec à folle allure. M. Jean Majeau, du Cabinet de relations publiques NATIONAL se présente et me dit que madame Francine La Haye, associée directrice, lui a dit d’être avec nous pour appuyer les communications. Dans le Vieux-Port, une tente a été aménagée, et M. Jean Perron du Vieux-Port me donne un téléphone cellulaire.

Une conférence de presse s’improvise durant laquelle M. André Boulerice, député provincial, me tend un téléphone au moment où je suis devant les caméras. C’est le premier ministre de l'époque, monsieur Lucien Bouchard qui s’inquiète de nous. Par la suite, j’aperçois mon frère Mario et je lui demande de rassurer maman qui habite Montréal.

Sœur Marguerite et moi sommes appelées pour aller à la morgue improvisée tout près, au Marché Bonsecours en vue d’identifier une personne. Je sais qu’on est à la recherche de Céline Corriveau, mais ce n’est pas Céline, c’est Marie Lavallée dont le frère arrive en même temps que nous.

«Dire que c’est moi qui l’ai amenée à Bonneau», dit-il en pleurant.

Le président du conseil d’administration de Mission Old Brewery nous offre de recevoir nos gens à dîner le lendemain.

Il y a toujours beaucoup de monde tout autour qui s’affaire, qui s’inquiète. J’avais l’impression d’assister à une débâcle du printemps quand des morceaux de glace glissent sur le fleuve.

Un employé me dit: «Je vous l’avais dit d’évacuer. C’est de votre faute si…».

Je réponds que «ce n’est pas le temps de faire des procès. ENSEMBLE, nous allons reconstruire». Ce mot, reconstruire, que j’avais entendu un peu plus tôt et me semblait le mot qui garderait ensemble toutes ces personnes désolées, attristées par ce désastre.

J’aperçois Mgr Turcotte qui vient vers l’Accueil sur la rue de La Commune, accompagné de Colas, un membre de la chorale. M. Lucien Bouchard arrive à son tour, et nous le rencontrons dans la roulotte du poste de commandement des pompiers.

M. le Maire nous amène M. Raymond Dicaire, administrateur, et moi, rue Sanguinet, pour un éventuel emplacement où continuer nos services.

M. Bouchard nous quitte. Il me dit : «Demain, Charles Côté, sous-ministre Sécurité publique sera avec vous».

La soirée se termine à Radio-Canada avec M. Pierre Maisonneuve, journaliste, et Mgr Turcotte.

M. Raymond Dicaire m’amène à la Maison de Mère d’Youville. On m’a préparé une chambre où je trouve le nécessaire, parce que ma chambre de ce matin est disparue.

Je regarde par la lucarne et je me demande si j’ai fait un mauvais rêve. Et je me demande comment on met en marche une reconstruction.

En croisant tout ce monde inquiet, déçu, triste, j’avais l’impression d’être dans les flots d’une débâcle et graduellement je sentis qu’un mot pourrait réunir ces personnes: RECONSTRUIRE.

En conclusion

Le lendemain, avant la messe du matin, Sœur Aurore nous fait réciter le Te Deum, cet hymne latin chrétien récité au temps de Marguerite d’Youville après l’incendie de 1765 qui a détruit l’Hôpital Général.

À 9h, réunion au Marché Bonsecours, pour planifier notre futur à court, à moyen et à long terme.

La Providence s’est mise en marche, la Solidarité est à l’œuvre.

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